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samedi 24 novembre 2007

Candides journalistes " embedded " au Tchad ?

Par Philippe Madelin, écrivain d'investigation

En dehors de l’affaires des enfants enlevés, les événements au Tchad posent de façon aiguë la question de l’opportunité pour des journalistes de s’embarquer dans des opérations hasardeuses et mal contrôlées, dans l’espoir de monter un beau coup de presse.
Le système du " journaliste embedded " (intégré) peut se justifier en zone difficile pour bénéficier d'une certaine protection. Comme nous l’avons déjà souligné, les institutions, l’armée, les grandes ONG, les organismes intergouvernementaux sont les premiers à proposer ce genre de mission.
L’intérêt du système n’a pas échappé aux ONG plus modestes, et surtout ceux qui évoluent en marge. Elles voient dans le système « embedded » un bon moyen pour se faire mousser à peu de frais. On voit donc des journalistes écartés des grandes opérations classiques, engagés dans des « coups » plus ou moins glauques. Si ça réussit, tout le monde est bénéficiaire. Malheureusement, les chances de réussite sont minimes parce que les objectifs des promoteurs sont flous, souvent très mal ficelés et peu ou pas financés.
Dans l’affaire de l’Arche de Zoé, les trois journalistes impliqués opéraient hors des structures des rédactions, sans que l’ONG soit à même de leur garantir une sécurité minimum, et encore moins le succès journalistique.
Effet pervers du ratage de l’opération principale : les journalistes se sont vu reprocher d’être complices des responsables de l’ONG poursuivis par les autorités tchadiennes. Ils ont eu la chance de recevoir l’appui in extremis du Président de la République. Mais sur le fond, en Afrique et dans le tiers monde, on n’en a pas moins conclu : les journalistes sont complices, ils sont sortis de leur rôle d’observateur.
Il serait intéressant de savoir pourquoi les journalistes embarqués dans cette galère n'ont rien publié dans le courant de l'opération (simples problèmes de transmissions ?). Passe encore qu'ils n'aient pas vu que les enfants n'étaient pas vraiment des orphelins. Mais pourquoi ne se sont-ils pas aperçus dès le départ qu'il s'agissait d'une initiative très limite. Pourquoi n'ont-ils pas filmé, photographié ou simplement observé la " récolte " des enfants ?
Leurs explications à venir diront s'ils ont agit comme des journalistes ou comme de simples auxiliaires de communication. Principal enseignement du fiasco : quand la structure d'accueil est trop faiblarde pour garantir au journaliste " embedded " un minimum de sécurité, le risque (de sortir de son rôle de journaliste) peut être trop grand par rapport aux objectifs. Le système de « l’embeded » trouve là sa limite.

vendredi 29 juin 2007

L'" Embedded ", le reporter embarqué

Par Philippe Madelin, écrivain d'investigation

Comment passe-t-on du statut de journaliste ordinaire à celui d'’« embedded », ce mot américain devenu courant dans le métier que je traduis par « embarqué » ? Pourquoi s'offusque-t-on soudain d'une pratique ancienne, pour ne pas dire généralisée ? Parce que l'armée américaine aurait systématisé ce statut à partir de la guerre du Golfe en 1991 ?
Comme tous les journalistes actifs, j'ai été « embedded » à de nombreuses reprises dans ma carrière. En 1991, notamment. Non aux côtés des Américains, mais à l'initiative d'un ministre français. Reporter à TF1, je ne suis pas appelé à suivre les opérations sur le terrain. On estime que ma santé et mon âge ne le permettent pas. Je m'investis donc dans les affaires de prisonniers et d'otages. J’ai alors l’occasion d’interviewer Bernard Kouchner, alors secrétaire d'État chargé de l'Action humanitaire dans le gouvernement Rocard. Il me propose de couvrir une mission extraordinaire. « Mon cabinet va vous arranger les rendez-vous », me propose-t-il. Il nous arrange un embarquement dans un des avions-cargos affrétés pour les besoins du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR). Avec un cameraman et un sondier, nous nous envolons pour Le Caire, Doha (Qatar), Karachi (Pakistan), où sous l'œil attentif du Consul de France nous filmons le chargement de tentes pour plusieurs milliers de réfugiés.C'est très exactement une mission « embedded ». TF1 ne finance rien, ne choisit ni les modalités de voyage, ni l'objectif. Il s'agit simplement de promouvoir l'image de la France comme bienfaitrice de l'humanité.
Capa déjà " embedded "
Ce type de « missions journalistiques » est né avec les guerres modernes où la propagande est devenue une arme. La France s'y est mise dès la Première guerre mondiale. Les « correspondants de guerre » sont gérés par les états-majors, ils portent des uniformes militaires, on leur attribue des grades, commandant ou colonel. Ils sont conduits sur les théâtres d'opération pour pouvoir « rendre compte objectivement » des événements, c'est-à-dire dans le sens voulu par les généraux. On fournit aux journalistes plus ou moins intégrés dans les unités de combat matériel et protection, ce qui n'exclut pas les risques. Le reporter de guerre devient un soldat comme les autres.Le système sera développé lors de tous les conflits suivants.
Lors du débarquement américain en Normandie, les armées US sont accompagnées par une nuée de reporters de choc. Le caporal Samuel Fuller, caméra au poing, débarque avec la troisième vague, parmi les premiers sur la plage d'Omaha-Beach. Fuller deviendra l'un des plus grands cinéastes de guerre et ses images tournées « live », et en couleurs, un matériau indispensable. Les images les plus spectaculaires sont « shootées » par le photographe hongrois Robert Capa, alias de Endre Ernô Friedmann. Lui aussi intégré dans les unités de combat, il espère ainsi conquérir sa nationalité américaine. Capa sera tué en 1954 au Viêt-Nam alors qu'il opère aux côtés des troupes françaises.
La pratique du "off"
Une question brûle les lèvres : pourquoi les journalistes habituellement si prompts à revendiquer leur liberté d'agir acceptent-ils de s'insérer dans ce carcan ? La réponse est simple : dans de nombreuses circonstances il est presque impossible d'aller au plus près de l'événement sans être « embedded », pour éviter les risques trop importants tout en ayant accès aux informations de première main. En langage administratif français le mot « embedded » se lit « journaliste accrédité ». Dans une rédaction, l'accrédité est l'interlocuteur privilégié d'une administration, d'une institution ou de toute autre organisation qui a besoin de transmettre la « bonne parole » par des canaux sûrs et contrôlés. Les accrédités sont les destinataires exclusifs des informations, à condition qu'ils respectent le contrat, par exemple la pratique du « off », ces confidences que l'on ne répète pas.
De façon ironique, la pratique de l'accréditation déborde de facto sur les partis politiques, et même sur les groupes militants clandestins. Ceux qu'on appelle les terroristes. Dans ces deux mondes, on déteste parler à des journalistes qui ne sont pas parfaitement au fait des choses. Les indépendants, les free-lance, les non « embedded » sont mal vus. Parce qu'on croit souvent, dans ces milieux, qu'un journaliste est forcément « embedded », il n'est considéré que comme une sorte de porte-parole.